Les vieux

Comme des bateaux échoués sur le rivage,
La vie les a laissés là, sur leurs fauteuils qu’ils ne quittent plus.
Dans leurs petits corps rabougris et encombrants.
Les silhouettes qui s’agitent sur l’écran télé sont tout ce qui leur reste de distraction.
Ils sont là.
Plus tout à fait.
Plus pour longtemps.
La vie les quitte au goutte à goutte.
Ils attendent,
Entre crépuscule et nuit.
Ils attendent un coup de fil, leur programme télé préféré.
Ils nous attendent.
Ils attendent de partir.
Ils parlent à des amis et parents qu’on ne voit pas.
Ils sont déjà fantômes, leur corps est leur boulet.
Petites poupées fragiles de papier mâché
Au regard hagard qui s’éclaire encore faiblement quand ils nous voient.
Des mains douces comme le drap usé préféré d’un enfant.
Des mains déformées qui ondulent comme un bois noueux.
Des mains qui comme celles d’un nouveau-né vous prennent la vôtre pour ne plus la lâcher.
Ils dorment.
Fatigués d’attendre.
Fatigués d’une trop longue vie.
Fatigués d’ennui.
“Quand est-ce que tu reviens ?”
“Bientôt.”
Mais bientôt c’est très loin, trop loin.
Tant d’incertitude.

 

Et puis un jour ils sont partis, doucement, sur la pointe des pieds.
On ne les a pas entendus.
Et rien n’a changé.
Tout est à sa place, tranquille, immobile, comme avant.
Seule la télé s’est arrêtée.
Seul le fauteuil inoccupé témoigne de l’absence.
Le vide est ailleurs,
Immense.

Aigre doux

Chambre d’hôpital un soir d’automne.
Calme et pesanteur ponctués par des bips d’appareils.
Une opérée.
Son corps est immobile.
Son esprit à peine présent.
Le cas est sérieux.
Les 3 amours de sa vie encore jeune sont là :
le père, la mère, l’amant.
Chacun s’occupe dans le silence,
si l’on parle on murmure.
Soudain malaise post-opératoire :
le ventre déjà blessé est secoué de convulsions :
Vomissements.
Alors comme des abeilles autour de leur reine, les 3 amours s’agitent : l’un tient le récipient, l’autre lui essuie la bouche, le troisième lui soutient la tête :
Mélange de douleurs et de douceur.
Mélange de désarroi et de chaleur.
Mélange de souffrances et de bonheur.
Leur dévouement soulage son impuissance.
L’amour est là, concret, au cœur de l’épreuve.
C’est beau.

Bavardage dans les couloirs

Ce n’est pas le couloir de la mort, mais cela y ressemble.
Deux patientes qui patientent dans ce purgatoire hospitalier.
Deux êtres dans la tourmente de l’impuissance, de l’attente et de l’angoisse.
Deux lits l’un derrière l’autre qui meublent le vide, le nu, le blanc.
On ne se voit pas, on se devine.
On parle un peu, presque clandestinement.
On a moins peur. On est moins seul.
« ça fait mal ? » « Pas trop » « et vous c’est un cancer de quoi ? »
L’une est condamnée, l’autre a toutes ses chances.
La condamnée est confiante.
Silence.
L’autre a peur.
Pleurs.
Des passants masqués disent bonjour.
On devine leur sourire.
L’heure de l’une des deux est arrivée. Le lit s’ébranle :
Premier et dernier échange furtif d’un regard complice :
« Bon courage. »

La mère

Dès le départ, elle donne ses tripes, son ventre, son sang.
Sang chaud, sang d’encre, cent fois trop.
Naissance, un enfant :
Premier vide, dedans.
Elle aime plus qu’elle-même, plus que de raison, plus que tout.
Elle aime trop.
Elle se trouve en aimant.
Elle s’oublie en aimant.
L’enfant devient grand,
Départ :
Deuxième vide, dehors, partout.
Elle erre.
Papillon qui a perdu sa flamme,
Elle était forte, elle devient fragile.
Elle ne sait plus quoi faire de tout cet amour.
Pendant tout ce temps elle n’a pas appris à s’aimer elle-même.
Un jour, l’adulte, l’enfant, trébuche, tombe.
Il a mal.
Alors elle accourt, toute son énergie retrouvée.
Oublié son mal de dos, elle le portera.
Oubliés ses yeux usés, elle lui montrera le chemin.
Oubliées les douleurs du corps, elle le poussera plus loin, plus haut,
Là où elle n’est jamais allée.

Carpe Diem anglais

You are NOWHERE
If you are not NOW HERE

Enfance

Un monde tout petit où tout est grand,
Grandes peines et grandes joies,
Grandes certitudes et grands mystères.
Un monde où imaginaire et réalité ne font qu’un.
Un monde où les objets sont vivants.
Un monde d’attente,
Où l’on attend d’être grand, indépendant, important, Président.
Le temps de toutes les premières fois que l’on oubliera :
Première pluie, premier vent, premier printemps.
Le temps des premières cicatrices du corps et de l'âme.
Le temps où seuls présent et futur coexistent,
Sans « trop tard », que des « trop tôt ».
Quand on espère atterrir sur un nuage d’un coup trop fort de balançoire.
Quand on a peur de ces grands arbres en colère qui soufflent le vent.
Quand on recroqueville ses jambes pour que le tigre au fond du lit ne vous croque pas les pieds.
Quand on enregistre les sons, les odeurs, les couleurs, les douleurs.
Tel un petit poucet semant ses petits cailloux de nostalgie.
Le temps où l’on ne sait pas ce qu’est le temps.

Home

Un après-midi d’été provençal,
Chaleur crue et verticale.
Le soleil écrase ma volonté, il n’épargne que mes sens.
A sa merci je me délecte dans ce renoncement à l’effort et à l’action.
Plaquée au sol,
Je gis, vaincue et offerte à ses rayons pénétrants.
La brise elle aussi conquise et vibrante m’effleure.
Son souffle est chaud.
Elle s’enroule autour de mes jambes telle un chat.
Soudain l’étreinte se fait trop brûlante.
Je ruisselle et me consume sous le poids de mon maître
Et me lève altière et infidèle
Pour me plonger dans les bras des ondes rafraîchissantes.

Homeless

Epouvantails de nos champs de béton,
ils tiennent à distance les passants.
Certains les frôlent, d’autres s’écartent.
Statues de chaire déformée,
sculptées par le vent, le froid, l’alcool, la vie.
Droits ou recroquevillés.
La vie les a submergés.
La ville les a engloutis.
Ils ont perdu la bataille et s’accrochent malgré tout.
A quoi ?
« La vie c’est le mouvement », eux semblent s'être arrêtés.
Immobiles au milieu de la tourmente,
pour un peu ils nous feraient trébucher dans notre course.
Fouettés par les regards fuyants, les démarches pressées, les visages occupés.
Chacun sa place, son coin, sa rue.
Ils se font écho les uns les autres « j’ai faim ».
On ne les entend pas, le bruit de la cité les couvre.
Je me souviens du premier d’entre eux rencontré.
Alors enfant, le cœur brisé, consolée par mon père,
aujourd’hui adulte, honteuse, coupable,
blasée,
presque.

NYC - Ligne 6

Il s’engouffre dans la rame de métro :
Fantôme,
Courant d’air,
Aussi léger qu’une feuille morte dans sa chute vertigineuse.
Sa présence est lourde.
Grand, émacié, vêtu de noir,
Vouté par la honte,
Vouté pour se cacher,
Il s’enfouit sous sa couverture,
Protection dérisoire contre des regards qui le fuient.
Derniers lambeaux de dignité.
Dernier recoin d’intimité.
Elephantman de la ligne 6.
Il est jeune.
Il aurait pu être beau.

Profession chirurgien

Un apprenti sorcier.
Un peu orfèvre, un peu sculpteur, un peu mécanicien.
Mi berger mi guerrier, il marque au fer ses brebis rescapées.
Il connaît vos tripes.
Il a visité vos entrailles.
Il vous mutile pour vous épargner.
Il vous ampute de la partie de vous qui renonce à la vie.
Dans sa salle d’attente,
la veuve et l’orphelin,
l'homme d'affaires et l’immigré clandestin.
Tous à sa mercie.
Tous là pour redonner une chance à la vie, entre ses mains.
Une rencontre violente inscrite dans la chair.
Un viol consenti.
Son empreinte est indélébile sur mon corps.
Il a laissé sa griffe sur mon ventre.
Un bourreau à qui l’on veut dire merci.

DM

Une dernière étreinte sur un banc de plateforme de métro :
Peur et vertige : on mesure ce que l’on abandonne.
Un dos qui s’éloigne à la croisée de deux rues et que le regard a du mal à lâcher.
Quand le reverrai-je ? Un an ? Dix ans ?
Cela fait déjà huit.
Longues années de silence et de vie.
Le contact est maintenu, rare, ténu et virtuel.
Juste assez pour ne pas briser ce lien qui se tend à l’infini mais ne rompt pas.
Seule la maladie fait céder cette entente tacite et abolit le silence.
Alors on reconnaît la voix au téléphone à son premier souffle.
Il y a bien des formes d’amour.

Un homme

Téléconférence dans un taxi.
Entre 2 rendez-vous, branché sur iphone.
Manteau noir, col relevé.
La voix est sonore et traduit une forme de puissance.
De même que l’allure, la démarche, le dos bien droit, les épaules larges.
Il émane de ce corps une densité rassurante,
quelque-chose de bien sur son axe.
quelque- chose que les aléas de la vie ont laissé se déployer sans se tordre.
Une grande force de vie:
force physique, force de conviction.
La téléconférence a commencé, en anglais.
Le ton est sûr et ferme.
la voix porte sans effort et prend racine en profondeur.
On évoque analyse, budget, concurrence.
On devine efficacité, compétence, autorité.
Ce qu’on ne devine pas c’est:
qu’hier soir avant de dormir cet homme a massé les pieds et la tête de sa femme malade et angoissée,
qu’il a sauté dans ce taxi en sortant de l’hôpital,
que l’autre nuit, de peur, d’impuissance et d’amour,
il a pleuré.

Le clochard et le fou

Une rencontre digne d’une fable de La Fontaine :
un clochard et un fou dans le métro,
Assis face à face.
Le clochard a l’œil dur, le fou l’œil joyeux.
Le clochard semble vouloir s’effacer en se ramassant sur lui-même, il ne s’en rend que plus dense et plus pesant.
Le fou prend trop de place avec toute sa légèreté. Il virevolte.
Qu’ont-ils choisi ? Qu’ont-ils subi ?
Aujourd’hui je les vois comme des pionniers, des explorateurs de la frontière du possible, de l’expérimentable, de la survie,
de ce bout du monde où la terre est encre plate et dont on peut tomber.
Qu’ont-ils appris que nous ignorons?
Je m’apprête à sortir.
Mon regard croise celui du fou,
espiègle et plein de douceur à la fois.
Il attrape puis relâche délicatement mon poignet.